
L'amour est à inventer, c’est pour ça que je dis l’aimance.
L’aimance, c’est le mot que je donne à l’amour qui est à
inventer. Tu te rappelles, comme tu disais qu'on parle de
l'invention d'une grotte, c’est-à-dire de sa découverte...
Pour inventer l’aimance, je crois qu'il nous faut des mots.
Des mots pour la dire et des mots pour la vivre. C'est pour
ça que dans ce livre j'écris ce que les mots veulent dire
pour nous. Avec quels mots exactement nous nous aimons.
Et pourquoi il en faut d'autres que ceux de l'androlecte
ou alors dotés d'autres définitions. L'aimance a besoin
d'un imaginaire comme espace de déploiement, et les mots
sont les matériaux qui bâtissent cet imaginaire. p 74.
Ce matin, je suis
tombée amoureuse de toi aussi quand j'ai été saisie d'émerveillement
par la sensation sous mes doigts lissant tes ailes, c'est
souvent lorsque tu me procures de l'émerveillement que je
tombe amoureuse de toi, cette sensation sous mes doigts
c'était comme si tout le délicieux de toi, de ton corps
se rassemblait là pour m'être donné à éprouver, se concentrant
là pour mieux se diffuser tout en moi. La sensation de ta
fifalie ne restait pas sous mes doigts, elle s'installait
en mémoire exquise dans ma bouche, en mémoire exquise à
mes ailes, s'étendait dans tout mon corps en accueil de
ton plaisir affolant mes ailes de battements m'enivrant
de ton odeur happant mon être au rythme de nos respirations
dans les mouvements de ton bassin en harmonie de tournoiement
de mes doigts, et après je ne sais plus car c'est devenu
interstellaire, on s'est accordées je crois au mouvement
des planètes, et l'univers a vibré d’un orgasme.
Je suis tombée amoureuse de toi aujourd'hui aussi quand
je t'ai vue, nue, lire le plan du métro, on aurait dit une
naïade. Je t'ai prise en photo. Il fallait que j'en garde
une preuve matérielle : comment tu tenais ton plan du métro
comme une devineresse lisant l'avenir de notre journée dans
un coquillage. Tu étais sublime de grâce, sur la pointe
des pieds, un genou à terre, toute en courbes de corps et
droite en souveraine, naïade au bord de l'eau qui s'épanchait
tout soudain entre le lit et la fenêtre avec des bruits
de clapotis d'une eau claire jaillissante à la source de
mon corps déversant mon amour à tes pieds en grand concert
de chants d'oiselles s'égosillant des joies de l'été en
plein Paris au mois de mars. Et on le voit sur la photo
! Comment fais-tu tout ça, ma Coccinelle ?!
Et puis je suis tombée amoureuse de toi aussi aujourd'hui
quand tu as dit en majesté : « Se mettre à la portée des
gens, d'abord c'est les insulter, ensuite c'est une fiction
dont on use pour être médiocre, cela n'a rien à voir avec
moi ! » Je m'endors épuisée, agrippée à ton dos pour traverser
la nuit pour aller jusqu'à demain où je vais tomber amoureuse
de toi encore et encore, c'est sûr. Et à chaque fois c'est
saisissant et bouleversant comme la première fois, ce jour
béni entre tous où tu m'as trouvée. Ça en demande du souffle
de t'aimer, mon éblouissante ! p 59.
Tu déroules sous
mes yeux une foule de gestes que je ne pratique pas, ou
auxquels je ne prête d’ordinaire aucune attention. Faire
la lessive, par exemple, devient une affaire sérieuse avec
toi. Moi, je lave mon linge quand je n’en ai plus, je le
pends vite fait sans considérations atmosphériques (quand
je ne l’oublie pas dans le tambour de la machine), puis
je le roule en boule dans un coin. Mais toi, tu choisis
la lessive pour son parfum, tu étends le linge soigneusement,
tu le plies, tu le ranges, et je comprends que c’est le
ciel d’été que tu veux capturer dans les draps qui accueillent
nos nuits. Je te regarde faire, je te regarde donner de
l’importance à tous les gestes du quotidien dont je n’avais
pas l’imagination, et je t’approuve, même quand j’ai l’air
de résister, c’est seulement le temps qu’il me faut pour
que j’en intègre le bien-fondé, je ne sais pas déjà comme
je suis en train d’apprendre et de changer. Toute je m’ouvre
en accueil de toi. Je me laisse enraciner par toi dans la
vie matérielle, avec reconnaissance, d’autant que tu ne
me reproches pas mes incompétences, tu prends le parti d’en
rire, de t’en étonner avec une délicatesse savante. p 103.
Comment nous retrouvons-nous
malgré tout ? Il y a un charme, l’alchimie opère comme en
charme. Chaque mise en présence, fut-elle par la voix, nous
rend l’une à l’autre en aimantées. Parfois il y a des points
de suspension ou des retranchements, mais ils n’égratignent
que la surface. Et tu m’embrasses… En m’embrassant, tu m’insuffles
une foi en nous inébranlable. Quand tu m’embrasses c’est
tout mon corps qui est embrassé jamais la sensation ne reste
dans ma bouche, elle s’étend à tout mon corps intérieur
extérieur ces notions disparaissent quand tu m’embrasses
j’ai un autre corps un corps en substance jouissante en
substance aimante un corps à géométrie variable le plus
souvent sphérique contenu dans nos bouches et les contenant,
contenu dans ton corps et le contenant, lui aussi à géométrie
variable quand je t’embrasse lui aussi sans intérieur sans
extérieur sans frontières avec mon corps quand nous nous
embrassons nos corps s’interpénètrent concentriques en nos
bouches nos corps se mêlent se cherchent jusqu’à ce que
nos ondes de plaisir s’accordent en vibratoire. Quand tu
m’embrasses, je suis pleine de toi, tu dis : « quand tu
me donnes à t’embrasser », tu m’infiltres en plénitude,
tu me dis que tu m’aimes dans ta langue je jouis de ta langue
qui me dit que tu m’aimes ta langue qui m’embrasse est une
langue performative quand tu m’embrasses je m’éprouve toute
à toi en oui, toute en oui à toi, ta langue me parle le
langage de ton être, quand tu m’embrasses tu fouilles ma
langue avec ton âme, je fouille ton âme avec ma langue quand
je t’embrasse toute en délicée de ta langue toute en délicée
de ton délice quand tu m’embrasses…
- « C’est exactement ça ! Mais tu n’as pas tout dit... »
- « Non, bien sûr, je n’ai pas tout dit, l’écriture est
une tentative maladroite. Le plus souvent entre le projet
d’écriture et la chose écrite il y a un gouffre, alors entre
la chose vécue et la chose écrite, tu penses bien… »
- « Tu ne parles pas de l’étendue des corps ? »
- « Je le vis plutôt comme une concentration. »
- « En densité, bien sûr, c’est une concentration, mais
dans la durée, il y a l’étendue des corps dans la durée.
Ça déborde de la concentration qui renvoie encore aux limites
des corps alors que l’étendue, elle déborde de ces limites.
Ça déborde et ça dilate, c’est pour ça que je parle de durée
parce que ça dilate le temps. »
- « Oui, c’est vrai. »
- « Je n’ai jamais embrassé comme je t’embrasse, comme tu
me donnes à le faire. Personne ne m’a jamais embrassée comme
tu le fais. Tu sais quoi ? En dehors de nous, ça n’existe
pas. » p 129.