par
André GRJEBINE (*)
Non content
de multiplier les réformes dans la plupart des domaines
de l’action politique, M. Sarkozy entend mettre
Dieu à contribution pour s’attaquer à
ce que Freud caractérisait comme le malaise d’une
civilisation sans transcendance. Il compte sur la religion
pour proposer des valeurs et une espérance à
une nation désemparée. Il s’attaque ainsi
au paradoxe de Dostoïevski : « Il n’y a rien
de plus tentant pour l’homme que la liberté de
sa conscience, mais rien de plus douloureux. » Reste
à savoir si ce paradoxe peut être surmonté,
sans renoncer de facto à la société ouverte,
c’est-à-dire à une société
sans dogmes imposés par l’État, la religion
ou le conformisme ambiant.
À cette préoccupation générale
se superpose, semble-t-il, un dispositif plus spécifique
commandé par la conception présidentielle des
relations de la République avec l’Islam. Dans
un premier temps, comme il l’a esquissé dans
l’ouvrage qu’il a consacré en 2004 aux
questions religieuses(1), M. Sarkozy attend des dignitaires
musulmans qu’ils proposent des valeurs « à
tous ces jeunes qui ne croient plus en grand-chose »,
mais également qu’ils exercent un contrôle
que l’État ne parvient plus à exercer
dans les banlieues. Le discours prononcé au Latran,
le 20 décembre dernier, annonce la deuxième
phase du dispositif : revigorer notre héritage chrétien
pour faire face à la montée en puissance de
l’islamisme, forme conquérante de l’islam.
À première vue, le bien-fondé d’un
tel pari paraît confirmé par l’exemple
des évangélistes qui sont parvenus à
contrecarrer la progression de l’islam aux États-Unis,
en Amérique latine ou dans certains pays africains.
En réitérant son plaidoyer
pour la croyance, Nicolas Sarkozy, qu’il le veuille
ou non, ébranle le principe de laïcité
qui est au cœur de la République. Ce principe
ne consiste pas à maintenir une balance égale
entre toutes les religions, mais à interdire à
l’État toute prise de position en matière
religieuse, si ce n’est pour établir les règles
du jeu et veiller à leur respect. Il est vrai que dans
d’autres démocraties, notamment aux États-Unis,
les références religieuses sont fréquentes
en politique. Mais, à l’heure où les fondamentalismes
religieux ne cessent de progresser dans le monde et où
l’obscurantisme gagne du terrain, un recul de l’État
qui symbolise la laïcité moderne ne peut qu’être
interprété comme un désaveu de tous ceux
qui dans le monde se réfèrent à la France
dans leur lutte contre l’emprise du religieux. Comment
ne pas être perplexe quand on entend notre président
vanter la « contribution spirituelle et morale »
de la France en se référant à des symboles
de superstition et d’obscurantisme comme Bernadette
de Lourdes ou Thérèse de Lisieux ?
Selon M. Sarkozy, « la morale laïque risque toujours
de s’épuiser ou de se changer en fanatisme quand
elle n’est pas adossée à une espérance
qui comble l’aspiration à l’infini. »
Faut-il lui rappeler le long passé
de violence des religions, une histoire qui est loin d’être
achevée comme l’attestent le terrorisme
et les atteintes aux droits de l’homme perpétrés
par des islamistes ? Et que penser de cette étrange
affirmation selon laquelle « l’instituteur ne
pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé parce
qu’il lui manquera toujours la radicalité du
sacrifice de sa vie » ? Tout d’abord, il est probable
que ceux qui ont une vocation religieuse n’ont pas le
sentiment de « sacrifier » leur vie. En outre,
ceux qui sont disposés à sacrifier leur vie
ne sont-ils pas également ceux qui, lui attachent peu
de valeur, et sont de ce fait parfois plus enclins que d’autres
à sacrifier la vie d’autrui ? À ce compte,
faut-il admirer les terroristes qui poussent à l’extrême
le sens du sacrifice ?
Il serait tout à fait vain de prétendre comparer
le bonheur de l’homme en quête de certitudes et
celui de l’homme qui cherche lui-même ses valeurs
et ses raisons de vivre. Mais est-il possible d’ignorer
les résultats de la quête fiévreuse de
certitudes qui s’empare parfois de certains hommes,
de sociétés entières ? Combien
d’entre eux ne sont-ils pas prêts à toutes
les violences pour défendre la fiction qui les fait
vivre ? Certes, au XXe siècle, des idéologies
comme le communisme ou le nazisme ont surpassé en horreur
tout ce que l’humanité avait connu jusqu’alors.
Mais n’y a-t-il pas une autre voie ? L’homme qui
accepte sa finitude tend à reconnaître une valeur
unique à la vie humaine. Il découvre qu’il
n’a pas d’autre devenir que celui de l’humanité.
Il trouve alors son identité, non à travers
une vie éternelle dont il ne saura jamais si elle lui
est vraiment promise, mais à travers la pérennité
de l’aventure humaine et la transmission entre les générations
qui l’ont précédé et celles qui
le suivront. Ce rappel de notre héritage judéo-chrétien
est de ce point de vue le bienvenu, à la fois comme
un moment de notre trajectoire et comme un rappel des perversions
que les religions engendrent parfois. N’incombe-t-il
pas au président d’une République laïque
d’expliciter l’horizon de la société
ouverte, plutôt que d’orchestrer un repli sur
des communautarismes religieux ?
M. Sarkozy espère préserver la civilisation
européenne en renforçant les institutions et
la foi chrétiennes. En réalité,
l’alliance de facto des religions fait que toute mesure
renforçant l’une tend à profiter à
l’ensemble d’entre elles et singulièrement
à celle qui apparaît aujourd’hui comme
la plus virulente. Le cardinal patriarche de Venise,
Angelo Scola, désigne clairement la menace, même
s’il paraÎt s’en féliciter : « Il
est acquis que la marginalisation de la religion dans la sphère
sociale n’est pas acceptable pour les cultures non européennes...
Le métissage de civilisations et de cultures rend obsolète
la solution moderne du religieux et du politique(2). »
Alors que la société
ouverte est menacée de toute part, serait-il concevable
que le coup de poignard dans son dos vienne du pays qui en
a été l’initiateur ?
(*)
directeur de recherche au Centre d’études et
de recherches internationales de Sciences Po ; à paraître
(mars 2008) : La guerre du doute et de la certitude –
la démocratie face aux fanatismes (Ed. Berg International).
1. La République, les religions,
l’espérance, Ed. du Cerf.
2. Le Figaro, 10/10/2006.