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L’ART
DU BLASPHÈME
Sooreh
Hera
L'artiste iranienne réfugiée
aux Pays-Bas a photographié des homosexuels masqués
par le visage de Mahomet ou de son gendre Ali. Depuis, ses œuvres
ont été décrochées, et elle est
menacée.
De notre correspondante à Amsterdam SABINE CESSOU
QUOTIDIEN : mercredi 2 janvier 2008
Source : Libération, 2 janvier 2008
C'est une petite femme nerveuse à
la voix fluette, vêtue de noir et l'œil aux aguets.
A 34 ans, cette réfugiée iranienne installée
depuis 2000 aux Pays-Bas vient de terminer ses études
à l'Académie royale des beaux-arts (KABK), à
La Haye. Elle s'y est fait remarquer sous le pseudonyme provocateur
de Sooreh Hera. Son prénom
veut dire «sourate» et son nom évoque un
mont sacré dans l'islam. «Impossible à citer
pour les médias officiels iraniens», sourit-elle.
«L'affaire Sooreh Hera»
n'en agite pas moins la presse néerlandaise, depuis des
semaines. Depuis que ses photos où des homosexuels sont
masqués du visage du prophète Mahomet font polémique,
elle reçoit des menaces de mort, change de maison tous
les soirs et ne donne rendez-vous que dans des lieux gardés
secrets jusqu'à la dernière minute. Les photos
qui fâchent sont celles d'un couple de gays iraniens,
réfugiés comme elle aux Pays-Bas, dont les visages
sont cachés. «Pas pour s'amuser», explique
l'artiste, mais pour ne pas dévoiler leur identité,
l'homosexualité étant punie par la peine de mort
en Iran. Les masques représentent l'un le prophète
Mahomet, l'autre son gendre Ali. La photo fait partie d'une
série de portraits d'homosexuels, surtout néerlandais,
intitulée Adam & Ewald. Une vidéo
plutôt trash accompagne le tout, baptisée Allah
ho Gaybar. Des images d'ayatollahs sur fond de prière
virent au défilé d'hommes nus sur une musique
hard rock.
«Hypocrisie».
Après avoir trouvé ce travail «exceptionnel»,
le 30 novembre, dans le quotidien De Pers, Wim Van
Krimpen, le directeur du Musée municipal de La Haye,
a demandé le 3 décembre à l'artiste de
retirer les pièces blasphématoires. La série
Adam & Ewald devait
figurer à partir du 15 décembre dans une exposition
collective des sept meilleurs diplômés de la KABK.
Wim Van Krimpen a estimé les images «insultantes
pour une partie de la société», après
avoir reçu des plaintes d'Islam Democraten, un mouvement
basé à La Haye, affirme Sooreh Hera. Au lieu de
s'en expliquer, Wim Van Krimpen a accusé l'artiste de
vouloir faire sa promotion sur le dos d'un débat éminemment
politique. Le directeur du musée n'a pas non plus apprécié
d'avoir appris en lisant De Pers que les fameux masques,
sur les photos, représentaient Ali et Mahomet, ni d'entendre
Sooreh Hera dénoncer «l'hypocrisie du monde musulman
sur l'homosexualité».
La jeune femme se défend : «Nous en avions discuté,
il savait très bien que mon travail est anti-islam.»
Après avoir protesté contre la «censure»
dont elle s'estime victime, elle a retiré toutes ses
œuvres de l'exposition à La Haye. Un autre musée,
à Gouda, a proposé de les exposer. Depuis, son
directeur, Ranti Tjan, est la cible de plaintes et de menaces
de mort.
L'affaire souligne la prudence sur l'islam des Pays-Bas, depuis
la mort d'une de ses voix les plus critiques, le cinéaste
Theo Van Gogh, assassiné
le 2 novembre 2004 par un islamiste néerlando-marocain.
D'importance nationale, le débat a vite pris un tour
politique. Wouter Bos, chef des travaillistes et vice-Premier
ministre, a critiqué à mots couverts le musée
haguenois. «Dans une démocratie, on ne reconnaît
pas de droit à ne pas être insulté»,
a-t-il écrit le 10 décembre. Le journal de gauche
De Volkskrant a au contraire trouvé la décision
du musée d'un grand «professionnalisme».
Dans une lettre ouverte, le 11 décembre, Sooreh Hera
a demandé son soutien à Ronald Plasterk, le ministre
de la Culture, qui a accepté de la rencontrer, mais pas
de faire pression sur le musée. «Nous vivons dans
un pays libre, a répondu Ronald Plasterk. Un ministre
n'a rien à dicter aux directeurs de musée,mais
les artistes sont aussi libres, même si d'autres trouvent
cela gênant ou offensant.»
Sooreh Hera sait qu'elle a mis les pieds dans le plat, mais
ne s'attendait pas à une si grosse polémique.
«Voilà plusieurs années qu'elle travaille
sur l'identité et la sexualité», rappelle
Guus Rijven, un de ses professeurs à la KABK. Un thème
qui lui a valu bien des ennuis en Iran, où ses recueils
de poésie ont été interdits. Guus Rijven,
qui défend une artiste «très motivée»,
trouve dommage qu'une seule image ait été singularisée
- «quitte à oublier la série dont elle est
tirée, qui ne traite pas de religion». Oumar Mbengue
Atakosso, un scénographe sénégalais et
musulman installé depuis dix ans à Amsterdam,
pense que «les artistes iraniens utilisent le blasphème,
un procédé certes condamnable, à cause
de leur histoire. Ils ont de bonnes raisons de le faire, il
faut qu'ils soient libres de s'exprimer».
Chasteté.
Issue d'une famille d'artistes, Sooreh Hera raconte avoir cessé
d'être musulmane à la puberté. «Enfant,
j'ai assisté à la révolution islamique
sans trop y penser. Ensuite, je me suis révoltée.»
Quand on lui demande pourquoi elle a fait des images aussi provocantes,
elle clique sur son ordinateur et fait démarrer une vidéo
en noir et blanc. Une jeune femme en tchador, Atefah Rafavi
Sahaaleh, est pendue le 15 août 2004 sur une place publique
de Neka, en Iran. Son crime : avoir enfreint la règle
de chasteté.
«Tout ce que je fais, commente Sooreh Hera, je le fais
pour les garçons et les filles qui n'ont aucune liberté
en Iran.»
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